TABAC Les experts dubitatifs
L'utopique France sans fumeur de Mattei
Cyrille Louis
[25 septembre 2003]
«Ma volonté est qu'il n'y ait plus de fumeur en France.» Enoncée avant-hier par un ministre de la Santé visiblement soucieux d'afficher sa détermination à lutter contre le cancer, la formule claque comme un slogan. Mais suscite, à tout le moins, une certaine perplexité chez les tabacologues. Il est vrai que Jean-François Mattei est déjà apparu fort ambitieux en s'engageant, il y a six mois, à réduire de 20% sur cinq ans le nombre d'adultes fumeurs. Aussi l'entourage du ministre s'est-il dès hier attaché à relativiser cette nouvelle exhortation, en indiquant qu'«elle ne doit pas être prise à la lettre, mais comme un signe que la guerre décidée par Jacques Chirac a commencé».
«Il s'agit manifestement d'une parole utopique, et je crains de ne pas voir
de mon vivant le pays débarrassé du tabagisme, observe le docteur Patrick
Dupont, de l'Office français de prévention du tabagisme. Mais on ne peut
reprocher au ministre de faire des rêves.» Avis qu'épouse, amusé, le
professeur Gérard Dubois (CHU d'Amiens), en soulignant que les mesures déjà décidées
dans le cadre du plan cancer «vont dans le bon sens, même s'il semble exclu
qu'elles suffisent à éradiquer la consommation de tabac». Ancien président
de l'association «les droits des non-fumeurs», Robert Le Cam commente pour sa
part avec une certaine sévérité les propos ministériels : «quand quelque
chose n'est pas crédible, il vaut mieux ne pas le dire».
De fait, il n'est apparemment pas question, pour le ministre de la Santé,
d'aller vers la prohibition du tabac. Ne serait-ce qu'en raison de la grande méfiance
affichée par les experts vis-à-vis de ce type de mesure. Du coup, les plans du
gouvernement resteront axés en priorité sur des hausses des prix du tabac (le
Figaro Économie d'hier), quitte à ce que la baisse de la consommation soit
très progressive.
En mai dernier, une étude (1), réalisée par l'Institut Gustave-Roussy de
Villejuif (Val-de-Marne), estimait qu'une forte hausse annuelle des tarifs de
l'ordre de 25% fait chuter la consommation de 7,5%. Si bien qu'une telle mesure,
répétée sur trois ans, permettrait de remplir l'objectif que s'est fixé
Jean-François Mattei. «L'efficacité de l'augmentation des tarifs fait
l'objet d'un consensus parmi les tabacologues, confirme Patrick Dupont. On
sait que la date de sa mise en oeuvre est suivie d'une importante chute de la
consommation, puis d'une légère reprise au bout de quelques semaines. Seul
point noir : les fumeurs les plus démunis, généralement très dépendants,
ont alors tendance à rogner sur d'autres budgets, comme celui de la nourriture,
pour continuer à s'acheter des cigarettes.»
L'annonce, avant-hier, d'une nouvelle augmentation qui, courant 2004, devrait
rapporter 800 millions d'euros à l'État semble donc aller dans le bon sens.
Seuls les débitants de tabac l'ont d'emblée rejetée, appelant à une
manifestation, vendredi, lors de laquelle ils prévoient de déverser trois
tonnes de carottes devant le ministère de la Santé. «Nous ne reprochons
pas à M. Mattei de s'occuper de la santé des Français, mais nous refusons de
le laisser tuer le dernier réseau de proximité encore en vie dans les
villages, s'indigne Gérard Bohelay, président de la Chambre syndicale des
débitants de tabac. Le seul effet de ces mesures sera d'empoisonner la vie
de gens qui font une consommation raisonnable de cigares ou de cigarettes, tout
en favorisant la contrebande.»
Dès hier, la filiale française du cigarettier British American Tobacco a
d'ailleurs très opportunément communiqué les résultats d'une récente étude
qui laisse entrevoir une récente augmentation des achats de cigarettes à l'étranger.
Sous-entendu : les 12 à 13 millions de Français fumeurs sont tenaces. Il n'empêche,
le ministre de la Santé est bien décidé à ne plus s'accommoder des quelque
60 000 décès attribués chaque année dans l'Hexagone au tabac.
(1) Bulletin d'épidémiologie hebdomadaire, 27 mai 2003.